L'année Jean-Loup Trassard en Mayenne

  En 2010, l'écrivain et photographe mayennais Jean-Loup Trassard fêtera 77 ans de vie et de création féconde. L'inauguration de la toute nouvelle médiathèque du Pays de Mayenne qui portera son nom est prévue cette même année. À l'initiative de Pierre Guicheney et d'Atmosphères Production, les principaux acteurs, associations et institutions culturels, territoriaux, municipaux, du patrimoine et du tourisme mayennais et régionaux ont décidé d'un commun élan de lui dédier cette année 2010 au travers d'une série de manifestations, d'animations et de créations qui couvriront tout le territoire du département du printemps à la fin de l'année.

  Au programme, en Mayenne d'abord, puis en Région et au-delà : un film, une grande exposition itinérante qui proposera un parcours de découverte des lieux du patrimoine mayennais sous le signe de Jean-Loup Trassard, un spectacle théâtral, un jeu d'artiste, des émissions et une rétrospective radiophonique avec France Culture, un partenariat avec France Bleu Mayenne, des expositions pour le réseau des bibliothèques, des animations, des lectures...

  Pour en savoir plus sur l'année Jean-Loup Trassard en Mayenne :
   www.jeanlouptrassard.com

  Jean-Loup Trassard a publié, aux Éditions Gallimard :

     
     La Déménagerie (2004)
   Dormance (2000)
   Nous sommes le sang de cette génisse (1995)
   L'Espace antérieur (1993)
   Campagnes de Russie (1989)
   Tardifs instantanés (1987)
   Des cours d'eau peu considérables (1981)
   L'Ancolie (1975)
   Paroles de laine (1969)
   L'Érosion intérieure (1965)
   L'Amitié des abeilles (1961)
   

 


La Déménagerie

  En 1941 – donc sous l'Occupation – une famille de cultivateurs, sept enfants, quitte sa petite ferme pour une grande à cent dix kilomètres de là : préparatifs, voyage sur des charrettes, installation... À l'échelle bocagère, une sorte de Ruée vers l'Ouest  !
  Maître de champs plus vastes, Victor s'augmente lui-même sous les regards d'autres paysans et sa famille ressemble à celle des pionniers, sans que soit perturbée jamais l'entente avec Marguerite.
  Nous sommes alors au cœur d'une ferme, lieu rarement exploré par la littérature, et les intempéries mémorables se mêlent aux travaux agricoles, tandis que vivement défile toute la vie rurale en cette période troublée, avec nombre de figures villageoises, ou animales, puis les événements de la Libération, et encore le mariage des filles... En fait, ce roman n'est que bavardage, comme autour de la table lorsque le jour est bas, les histoires de ceux qu'on a connus s'appellent l'une l'autre entre les tasses. Ce serait sans fin s'il ne fallait – tiens, la pluie s'arrête – se lever, retourner à l'ouvrage.

Rencontre avec Jean-Loup Trassard, à l'occasion de la parution de La Déménagerie en 2000

 

Jean-Loup Trassard
La Déménagerie
Gallimard, 2004
Repris en « Folio » en 2006

   
 


Dormance

  La dormance d'une graine est le pouvoir qu'elle tient, sous l'apparence du sommeil, de germer si les conditions deviennent favorables à telle transformation. Il sera bien question de graines, dont le destin eut pour l'humanité la plus haute importance. Mais surtout se révèle une dormance des images : leur aptitude à reparaître, puis à hanter — ici de façon heureuse — nos nuits et nos rêveries. Images de ce qui fut et serait moins oublié, moins perdu, qu'on ne le croit.
  Convoqué, bientôt habité, par de jeunes personnages autour desquels se tissent événements, saisons, bêtes et paysages, amour, violence ou peine — présences ressurgies à travers une nuit d'épaisseur non mesurable —, voici que le narrateur, après hésitation, s'ouvre par l'écriture même une contrée dont il ignorait l'existence si prêt de sa maison natale.
  Dans un demi-sommeil, il avance, exalté, fouille la terre comme, en lui, une mémoire antérieure à sa vie, il trouve des visages, des objets et des bruits, un récit que le temps ronge encore.

Rencontre avec Jean-Loup Trassard, à l'occasion de la parution de Dormance en 2000

 

Jean-Loup Trassard
Dormance
Gallimard, 2000

   
 


Nous sommes le sang de cette génisse

  « "Nous sommes le sang de cette génisse", affirment les Danaïdes au roi des Pélasges en demandant l'hospitalité. Elles descendent en effet de Io, cette vache qui d'abord a été jeune fille en Argos.
  Est-ce parce qu'il fut nourri au lait d'une vache particulière, ou parce que tous se frottent encore chaque jour à la rouge et chaude robe des vaches ? L'auteur réclame pour lui, ses narrateurs, ses personnages, une telle filiation cornue et mugissante, profondément enracinée avec l'herbe à brouter dans une campagne de l'Ouest.
  Tandis qu'en leur milieu court la haie, long territoire hors cadastre qui les partage en bocage, chacun des récits fait éclore un été. Or, dans l'odeur piquante des foins ou la chaleur des moissons, l'été, on le sait, délie les sensualités, depuis celle des vaches qui attendent le taureau jusqu'au pied délicat posant sur la rosée son empreinte incertaine.
  Dans un lien violent à la terre, accomplissant les tâches nécessaires au lait, à l'herbe sèche, au feu, les présences qui traversent ces récits meuglent toutes, fût-ce de façon muette, leur douceur, leur désir, et leur étonnement. »
  Jean-Loup Trassard

 

Jean-Loup Trassard
Nous sommes le sang de cette génisse
Gallimard, 1995

   
 


L'Espace antérieur

  Vos souvenirs ? les miens ? peu importe. Qui n’a été enfant ? Qui ne connaît ces éclosions en surface de la mémoire d’images montées du fond, lumineuses, étonnamment précises quoique assiégées de flou, silencieuses ?
  Si vous capturez ces images, entreprenez par exemple de les retenir par l’écriture, les armoires du fond demeurent entrouvertes, et la mémoire, sorte d’étang obscur, s’agite, laisse affleurer d’autres images qui, une à une, se détachent du passé, traversent l’opaque, doucement surgissent, aujourd’hui s’imposent à la rêverie.
  Filées en lignes d’écriture, assemblées, ces petites scènes peu à peu étendent l’espace d’autrefois sous les pas d’une enfance, le distribuant en chambres, jardins, cours de ferme, petites routes. Et là, sur chaque page à écrire d’abord, puis à lire, s’ouvre un temps de lenteur perdue. Au moment où la vie si dangereusement accélère, tremblent, encore pénétrables, des après-midi d’été qui paraissent infinies.
  Oubliées à peine, ces dimensions de l’espace et du temps ne sont pas aussi révolues qu’il semblait. Voyez plutôt : demain est escalier qui accède au jardin d’hier.

 

Jean-Loup Trassard
L'Espace antérieur
Gallimard, 1993

   

 


Campagnes de Russie

  « Une promenade. Une promenade attentive, à bicyclette, dans la campagne soviétique où normalement les touristes n'ont pas accès.
  C'est hors de tout contexte politique que je suis allé en URSS, en mai et juin 1988. Hors aussi de toute organisation touristique. Ce voyage dans les campagnes a été mis sur pied à ma demande par un éditeur de Moscou, qui a bien voulu m'inviter contre la promesse que je raconterais mon périple original par écrit, l'URSS de la perestroïka espérant montrer aux Français qu'il sera bientôt possible de visiter avec agrément un pays longtemps interdit.
  Paysages, kolkhozes, élevages divers, isbas, jardins, forêts, bêtes sauvages, saunas, rivières et portraits, surtout des Russes rencontrés et interrogés, le récit, parce que c'était le mouvement même du voyage, pénètre de plus en plus vers le cœur du pays. Jusqu'à cette fête de village, au fond de la steppe, où je fus baptisé cosaque. »
  Jean-Loup Trassard

 

Jean-Loup Trassard
Campagnes de Russie
Gallimard, 1989
Repris en « Folio » en 1992

   
 


Tardifs instantanés

  « Portraits d’instants, portraits de lieux, d’objets familiers, la serre, la pompe, un escalier, images démobilisées de l’exode, de l’Occupation, de la Libération, scènes villageoises comme celle des "nègres" montrés dans une baraque foraine ou celle de l’arrivée de la Vierge de Boulogne, rencontres furtives à Paris, dans la rue, le métro, une église… ces brèves proses ont en commun avec des photographies d’être nettes quant à leur objet et cernées d’oubli, de silence, pour ce qui n’est pas à l’intérieur du cadre, l’instant d’avant et l’instant d’après.
  Elles jouent donc avec le discontinu de la conscience et du souvenir, mais un rapprochement ici leur permet — puzzle où les angles blessants s’ajointent aux moments de douceur — de former légende pour le narrateur, les paysages assemblés esquissent peut-être un visage où se reconnaîtra le photographe : son autoportrait lacunaire. »
  Jean-Loup Trassard

 

Jean-Loup Trassard
Tardifs instantanés
Gallimard, 1987

   
 


Des cours d'eau peu considérables

  « Un homme court dans les herbes hautes vers un visage qui s’éveille mais le fil tendu par les araignées n’est plus de ceux qui aident à fuir les labyrinthes… Une forêt que tord et fait hurler la tempête produit une meute, la meute une chasse et la chasse un gibier humain… Dans la broussaille de la Mayenne mythologique, un homme s’efforce de haler ensemble une femme et le jour hors de la nuit… Chacun, c’est connu, rêve qu’il vole. Mais si le ciel était soudain proche, à le toucher ? Au village on cherche des preuves, on interroge les "livres de messe", quel sentiment peut faire voler ? Miroir, la marque faite au tronc des arbres condamnés, mais aussi le mot rend inverses les chemins de qui s’arrache à la forêt et de qui devra s’y effacer… Le rituel ancien du labour, habité de chevaux percherons, réveille encore le narrateur qui, comme tous les personnages de ce livre, a le ventre contre la terre pour embrasser les éléments et sentir mieux leurs résonances, lesquelles vibrent d’un récit à l’autre. Ces vies ne sont peut-être que "cours d’eau peu considérables" selon la définition des ruisseaux dans le dictionnaire. L’encre imite parmi les prés les plus minces de ces filets : mouvement, lumière et chanson ne révèlent pourtant pas le secret, voilà donc des pages écrites sur l’eau... »
  Jean-Loup Trassard

 

Jean-Loup Trassard
Des cours d'eau peu considérables
Collection Le Chemin, Gallimard, 1981

   

 


L'Ancolie

  « Les récits présentés ici m'ont aidé à faire affleurer, avec son poids et sa durée, une épaisseur de terre où s'enracine l'arbre sur lequel n'a cessé de tirer une balançoire, où rôde encore le mythe des loups, où de vieux pièges se ferment sur une poignée de neige. La maison d'enfance y est centre d'un cercle qui va s'élargissant : les fermes demeurent tapies dans les écarts et les chemins s'effacent dont l'encre cherche à retrouver la pente. Au fond du sabot que façonnent les mots s'ouvrent des étangs peu éclairés, une immense forêt où des temps encore plus anciens se tiennent cachés. L'ancolie fleurissait toujours sous un même pommier, dans un seul petit pré. Chaque année nous rendions visite à ce point bleu de l'espace. L'un des ancrages où se tient le temps de maintenant est la verticalité de cette tige, aussi fine que tendue. »
  Jean-Loup Trassard

 

Jean-Loup Trassard
L'Ancolie
Collection Le Chemin, Gallimard, 1975
Repris dans la collection L'Imaginaire en 2009

   

 


Paroles de laine

  « Dans tous les récits de Paroles de laine, les personnages s'appliquent à lire les signes dont la reconnaissance — par odorat, toucher, enfin l'heureuse attention des cinq sens — leur permet de s'enraciner dans la terre, contre le ciel, le vide, cet abîme en eux-mêmes étranger, contre la mort. »
  Jean-Loup Trassard

 

Jean-Loup Trassard
Paroles de laine
Collection Le Chemin, Gallimard, 1969
Repris dans la collection L'Imaginaire en 1989

   
 


L'Érosion intérieure

  « Par le labyrinthe des rues, des cavernes, des chambres, sous les arbres de la forêt, sous la nuit, les personnages de ces douze nouvelles plongent d’une manière absolue dans l’univers qui leur est propre — celui du sourcier chercheur d’eau ou du guérisseur par les plantes, comme pour d’autres de la chasse à courre ou de l’élévation dans les airs — tandis qu’un mouvement intérieur, parallèle, les conduit à descendre en eux-mêmes, encore ignorants de la profondeur à laquelle ils devront se perdre. Leur démarche est une fuite, mais elle est aussi quête d’une sorte d’initiation au mystère de leur existence. Et l’on s’aperçoit que cette lente progression vers un lieu de repos que le corps cherche sous la terre et que la pensée trouve dans l’espace des rêves, comme la présence de ces grandes maisons qui conservent le temps et dispensent leur protection, tout concourt à faire de ces récits les pas sensibles d’un retour onirique à la mère et par elle à l’enfance qui était le temps sans la mort. »
  Jean-Loup Trassard

 

Jean-Loup Trassard
L'Érosion intérieure
Collection Le Chemin, Gallimard, 1965

   
 


L'Amitié des abeilles

  « Ces récits font entendre le murmure d’hommes solitaires, enfermés en eux-mêmes par l’indifférence d’autres solitudes. Blessés de n’avoir pas obtenu l’accord que leur idéal espérait, ils n’échappent au désespoir qu’en laissant se déployer leurs fantasmes. À sa façon, sourde ou véhémente, chacun clame son besoin d’amour, cherchant, pour rompre le silence des sentiments, au moins la reconnaissance d’un monde différent — celui des abeilles pour Juvigné, des chevaux de labour pour Buttavent — avec envie de s’y dissoudre pour tuer la douleur.
  Par innocence et sincérité se dévoilent les aspirations morales de l’auteur vers 1960 et surtout, dès ce premier livre, surgissent les thèmes qu’il ne quittera plus — passions et obsessions — pour les faire croître et ramifier dans ses livres suivants, de L’Érosion intérieure (Gallimard, 1965) à Conversation avec le taupier (Le temps qu’il fait, 2007). »
  Jean-Loup Trassard

 

Jean-Loup Trassard
L'Amitié des abeilles
Collection Jeune Prose, Gallimard, 1961
Repris aux Éditions Le Temps qu’il fait, en 1987 et 2007

     
 

  Jean-Loup Trassard est né en 1933 à Saint-Hilaire-du-Maine (Mayenne). Après des études de droit, il a longtemps exercé, comme son père, le métier de fermier de Droits Communaux. Sur quelques hectares de bocage, il a aussi élevé des bovins de race Maine-Anjou pendant trente-cinq ans. Ayant mis fin à ces activités, il continue de vivre dans la maison où il est né, maniant la faucille, la serpe, la tronçonneuse autant que le stylo.
  C’est Jean Paulhan qui l’a reçu aux Éditions Gallimard en 1959 et l’a publié dans La NRF en 1960. S’en est suivie une heureuse amitié avec Georges Lambrichs et plusieurs recueils de nouvelles dans la collection Le Chemin, que celui-ci dirigeait (prix des Critiques pour L’Ancolie). Puis, dans la collection Blanche, des souvenirs d’enfance (prix France Culture pour L’Espace antérieur), un récit de voyage, deux romans, Dormance (2000) et La Déménagerie (2004). Depuis qu’il a rencontré Georges Monti en 1980, Jean-Loup Trassard publie, en parallèle, aux Éditions Le Temps qu’il fait (Cognac), des ouvrages où dialoguent textes et photographies. Il expose d’ailleurs régulièrement ses photos.

   Articles de Jean-Loup Trassard parus dans La Nouvelle Revue française
   Articles de Jean-Loup Trassard parus dans Les Cahiers du Chemin

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