Moby-Dick d'Herman Melville en « Pléiade »

  « La Pléiade » a rassemblé, dans le troisième tome des Œuvres d'Herman Melville, les deux romans les plus ambitieux de l'écrivain : Moby-Dick – ici présenté dans une nouvelle traduction – et Pierre ou les Ambiguïtés.

   À propos de la nouvelle traduction de Moby-Dick
   Document : Moby-Dick par Jean Giono

  « Pour faire œuvre grandiose, il faut un sujet grandiose. » C’est sans doute Melville qui parle ici par l’entremise d’Ismaël, le narrateur de Moby-Dick (1851). Sur les conseils d’un ami, il décide d’utiliser ses souvenirs de marin baleinier pour son nouveau livre, rédigé dans la foulée de Redburn (1849) et de Vareuse-Blanche (1850) qui mettaient à profit son expérience dans la marine marchande et la marine de guerre. Très vite, ce récit documentaire sur la pêche de la baleine va s’enfler pour se métamorphoser en une épopée tragique et grandiose. Une fois remanié, le texte fait place à un navire-monde américain (le Pequod cosmopolite au nom indien) ; à un personnage métaphysique digne des grandes figures de la tragédie shakespearienne : Achab, le capitaine mutilé, monomaniaque, rejouant le destin d’un roi biblique ; à son affrontement mortel avec un cachalot blanc traqué comme on poursuit un innommable secret, mais qui incarne aussi les immaîtrisables violences de la nature ; à un équipage bigarré, tour à tour foule, chœur et peuple – toute une humanité où le drame le plus poignant côtoie la farce et le pittoresque.
  Considéré aujourd’hui comme un chef-d’œuvre, Moby-Dick – ici présenté dans une nouvelle traduction – n’a pas connu lors de sa publication le succès des précédentes aventures maritimes de Melville. Les comptes rendus parus dans la presse furent médiocres, voire hostiles. Au point que son auteur en conçut de la rancœur et de la colère, qu’il insuffla dans le roman suivant : Pierre ou les Ambiguïtés (1852). Ce dernier fit sombrer la baleine dans l’oubli tant il déchaîna de violence et de haine. Il dépeint les relations « ambiguës » (incestueuses ?) que Pierre, apprenti écrivain, entretient avec Lucy, sa fiancée, et avec Isabel, sa demi-sœur. Tenu dès lors pour un auteur dangereux, irrévérencieux et dépravé, Melville fut notamment accusé d’avoir violé la sainteté des liens familiaux.
  Le présent volume contient les deux romans les plus ambitieux de Melville – qui sont aussi ceux que la critique a le plus éreintés. Pour cette figure majeure des Lettres américaines que la littérature n’a jamais fait vivre, l’échec était « la pierre de touche de la grandeur ». L’insuccès retentissant de Moby-Dick et de Pierre prouve qu’il avait touché au but.

  Ce volume contient : préface ; chronologie ; note sur la présente édition ; Moby-Dick ou le Cachalot ; Pierre ou les Ambiguïtés ; appendices : « Aux sources de Moby-Dick », « Melville et Hawthorne » ; notices et notes ; plan de Manhattan ; carte de la croisière du Pequod ; complément bibliographique.

 

Herman Melville.
Moby-Dick – Pierre ou les Ambiguïtés (Œuvres III)
Édition publiée sous la direction de Philippe Jaworski avec la collaboration de Marc Amfreville, Dominique Marçais, Mark Niemeyer et Hershel Parker.
Traduit de l'anglais par Philippe Jaworski et Pierre Leyris
1456 pages, rel. peau, 105 x 170 mm. - 60 €
Collection Bibliothèque de la Pléiade, 2006

     
 

Également disponible dans la Pléiade :

Taïpi, Omou, Mardi (Œuvres, T. I), 1997

Redburn, Vareuse-blanche (Œuvres, T.II), 2004 : avant-propos, chronologie, note sur la présente édition ; Redburn, Vareuse-Blanche, Articles (1847-1849) ; notices, notes et variantes, plan de Manhattan, complément bibliographique.

Bartleby le scribe, Billy Budd, marin et autres romans (Œuvres, T.IV), 2010 : introduction, chronologie ; Israel Potter, Les Contes de la véranda avec « Bartleby le scribe », Contes non recueillis, L’Escroc à la confiance, Billy Budd, marin (récit intérieur) ; notices et notes.

   Œuvres d'Herman Melville aux Éditions Gallimard

   
 


À propos de la nouvelle traduction de Moby-Dick

  La traduction par Philippe Jaworski de Moby-Dick paraît dans le troisième tome des Œuvres d'Herman Melville en « Pléiade ». Dans sa « Note sur la traduction », Philippe Jaworski évoque quelques-unes des difficultés auxquelles il a été confronté et les solutions qu’il a imaginées pour relever le défi permanent que lui lançait le texte. Nous publions ici un extrait de cette « Note ».

     

 

 

  Quand Jean Giono découvrait Moby-Dick au milieu des années 1930 et décidait de le traduire, en collaboration avec Lucien Jacques et Joan Smith, la stature de Melville était encore mal appréciée des deux côtés de l’Atlantique. Cette traduction publiée à la NRF en 1941 assura à l’écrivain américain, de manière décisive en France, le statut de grand auteur étranger. Au cours des décennies suivantes, d’autres traductions de Moby-Dick, ainsi que du reste de l’œuvre de fiction, confortèrent ce statut. Désormais « classique », le roman de Melville peut – et pour le critique et le traducteur, doit – être saisi dans sa totalité et sa complexité, comme tel roman de Balzac ou de Dickens.
  Moby-Dick a pu longtemps se résumer à l’histoire d’une vengeance ou d’une folie. Sans doute la chasse furieuse d’Achab reste-t-elle pour beaucoup le cœur du roman ; mais le texte de Melville n’est pas réductible à cette seule tragédie. La trame documentaire du roman (l’ensemble des chapitres techniques et zoologiques consacrés à la baleine) constitue une seconde intrigue dans laquelle Ismaël, le narrateur, s’effaçant comme personnage actif, envahit le texte comme conscience et se lance dans une traque intellectuelle ou spéculative – contrepoint à celle d’Achab –, qui vise la connaissance et la représentation du cachalot.
  Cette partie non romanesque est donc essentielle. Elle appartient à la littérature de Melville au même titre que le reste du livre : le romancier y est tout autant artisan du langage, soucieux de vérité expressive, que dans les portraits de ses personnages, ou dans le récit des événements les mettant en scène. Pour le traducteur, elle est donc justiciable des mêmes exigences. Ce tableau de la pêche baleinière américaine telle qu’elle se pratiquait au XIXe siècle, complété de savants chapitres sur l’histoire naturelle du cétacé, est le plus vaste et le plus précis jamais brossé dans une œuvre de fiction. Toutes ces descriptions et ces développements historiques, techniques, scientifiques, portent à chaque page les marques d’un monde ancien, voire, pour ce qui touche à la technique de la pêche, en grande partie disparu. Comment espérer rendre en traduction, dans sa consistance, son relief, ses couleurs, cet univers de travail que Melville décrit et célèbre avec la précision du marin qui connaît la valeur du moindre outil, du geste le plus anodin, sinon par une recherche quasi archéologique du mot exact, tel qu’on l’employait au temps de la marine à voile ?
  Melville se montre, sur son sujet, éminemment savant, et la masse d’informations qu’il exploite provient de sources documentaires de qualité variable : des études scientifiques et des récits de première main, des articles d’encyclopédies populaires. Aucun ouvrage publié en France au XIXe siècle ne couvre un tel champ. Le traducteur est donc obligé de consulter des documents de nature diverse : des études historiques sur la pêche, des descriptions de naturalistes, quelques pages de romans (Dumas, Michelet, Jules Verne). Bien des difficultés lexicales trouvent leur solution dans les récits de pêche de marins français. Ceux qui ont été rédigés par les chirurgiens de bord sont souvent riches d’informations destinées au terrien supposé ignorant et incrédule – tel est le cas, par exemple, du « journal de bord » (1852-1856) de Charles Frouin, chirurgien du baleinier l’Espadon, ou du « Journal d’un baleinier » (1863) du docteur Louis Thiercelin. Ces récits fournissent les termes techniques nécessaires, et s’avèrent être de précieux dictionnaires donnant accès au vocabulaire des hommes d’équipage. Beaucoup de ces termes, d’origine anglaise, sont le résultat d’une francisation sommaire. Certains auteurs avaient déjà noté, sans toujours s’étonner du prodige linguistique, que, dans notre langue, la baleine à l’agonie « fleurit ». En anglais le mot est flurry : she is in her flurry, dit-on de l’animal secoué des ultimes soubresauts. On sait sans doute moins que, par un procédé de décalque semblable, les bandes de lard découpées de la baleine pour la fonte, blanket-piece et horse-piece, sont candidement devenues « blankpisse » et « auspisse ». Ce sont les mots de ce jargon de métier, dont l’usage et la circulation ont été, pour beaucoup d’entre eux, limités au monde des équipages des navires baleiniers, que Melville va chercher pour raconter les scènes de sa geste, depuis la mise à la mer des pirogues (le nom usuel des baleinières) jusqu’à l’arrimage des barriques d’huile dans la cale, en passant par la poursuite et le harponnage des cétacés, leur remorquage jusqu’au flanc du navire, leur dépeçage (on disait plutôt « dépècement »), et la fonte du gras dans les cuves du fourneau.
  Sans pouvoir prétendre à l’exhaustivité, nous nous sommes en outre efforcé de respecter les usages linguistiques de l’époque, au risque, presque inévitable, de paraître verser dans l’archaïsme. On ne connaissait pas de « rames » dans les canots et les baleinières au XIXe siècle, mais des « avirons », ni des « rameurs », mais des « canotiers » ou des « nageurs ». Les chasseurs ne parlent pas du « jet » de la baleine, mais de son « souffle ». Le steward anglais ou américain figure, sur les rôles d’équipage des navires français, sous le titre de « maître d’hôtel » (ou de « mousse de chambre »).

 
  Philippe Jaworski. « Note sur la traduction » dans Herman Melville.
Moby-Dick – Pierre ou les Ambiguïtés, « La Pléiade »,
Gallimard, 2006, pp. 1161-1169

  La Lettre de la Pléiade n° 25 a publié de plus amples extraits de la « Note » de Philippe Jaworski :
  
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Moby-Dick de Melville, traduit par J. Giono, L. Jacques et J. Smith. Edition de 1941

Moby-Dick de Melville, traduit par J. Giono, L. Jacques et J. Smith. Folio, 1996

 

 


Document : Moby-Dick par Jean Giono

  Jean Giono est, avec Lucien Jacques et Joan Smith, le premier traducteur du chef-d'œuvre de Melville à la NRF. Il accompagna la parution du roman, en 1941, d'un essai dédié à son auteur, Pour saluer Melville.

  La traduction de Moby-Dick, de Herman Melville [...], commencée le 16 novembre 1936 a été achevée le 10 décembre 1939. Mais, bien avant d'entreprendre ce travail, pendant cinq ou six ans au moins, ce livre a été mon compagnon étranger. Je l'emportais régulièrement avec moi dans mes courses à travers les collines. Ainsi, au moment même où souvent j'abordais ces grandes solitudes ondulées comme la mer mais immobiles, il me suffisait de m'asseoir, le dos contre le tronc d'un pin, de sortir de ma poche ce livre qui déjà clapotait pour sentir se gonfler sous moi et autour la vie multiple des mers. Combien de fois au-dessus de ma tête n'ai-je pas entendu siffler les cordages, la terre s'émouvoir sous mes pieds comme la planche d'une baleinière ; le tronc du pin gémir et se balancer contre mon dos comme un mât, lourd de voiles ventelantes. Levant les yeux de la page, il m'a souvent semblé que Moby-Dick soufflait là-bas devant, au delà de l'écume des oliviers, dans le bouillonnement des grands chênes. Mais, à l'heure où le soir approfondit nos espaces intérieurs, cette poursuite dans laquelle Melville m'entraînait devenait plus générale en même temps que plus personnelle. Le jet imaginaire fusant au milieu des collines pouvait retomber et les eaux illusoires se retirant de mon rêve pouvaient laisser à sec les hautes terres qui me portaient. Il y a au milieu même de la paix (et par conséquent au milieu même de la guerre) de formidables combats dans lesquels on est seul engagé, et dont le tumulte est silence pour le reste du monde. On n'a plus besoin d'océans terrestres et de monstres valables pour tous ; on a ses propres océans et ses monstres personnels. De terribles mutilations intérieures irriteront éternellement les hommes contre les dieux et la chasse qu'ils font à la gloire divine ne se fait jamais à mains nues. Quoi qu'on dise. Quand le soir me laissait seul je comprenais mieux l'âme de ce héros pourpre qui commande tout le livre. Il marchait avec moi sur les chemins du retour ; je n'avais toujours que quelques pas à faire pour le rejoindre et dès la nuit noire tombée, au fond des ténèbres, le devenir. Comme si d'un pas plus long je l'avais atteint et que je sois entré dans sa peau, mon corps se couvrant aussitôt de son corps comme d'un grand manteau ; portant son cœur à la place du mien, traînant lourdement moi aussi mes blessures sur les remous d'une énorme bête de l'abîme.

 
Jean Giono. Pour saluer Melville, Gallimard, 1941

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