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Les Ballets russes d'après Jacques Rivière Les Ballets russes ont cent ans. L'Opéra de Paris — qui a programmé en décembre dernier Le Spectre de la rose, L’Après-midi d’un faune, Petrouchka et le Tricorne dans leur chorégraphie d'origine — consacre à la compagnie fondée par Diaghilev une exposition au Palais Garnier jusqu'au 23 mai 2010. À cette occasion, nous vous proposons de découvrir le regard porté par Jacques Rivière sur les Ballets russes dans La NRF des années 1910-1920. La toute jeune Nouvelle Revue française accompagna dès 1910 les débuts parisiens des Ballets russes, en proposant dans ses sommaires des comptes rendus réguliers, sous la plume de Henri Ghéon, de Boris de Schlœzer et surtout de Jacques Rivière. Les articles de ce dernier témoignent en la matière de sa grande sensibilité et de son acuité critique. Jacques Rivière, entré au secrétariat de la revue en 1912 et devenu directeur en 1919, est l'un des grands critiques de son temps. Sa contribution est considérable et décisive : en littérature bien sûr, sur les œuvres de ses aînés (Claudel, Gide, Péguy, Proust) et des maîtres du passé (Du Bellay, Rimbaud), mais aussi en peinture, sur Rouault, Matisse, Ingres, Cézanne ; et en musique : Pelléas et Mélisande de Debussy, le grand choc de sa jeunesse ; le Daphnis et Chloé de Ravel, Le Sacre du Printemps de Stravinsky... Rivière découvre avec enthousiasme les Ballets russes en compagnie de son ami Alain-Fournier et devient un fervent admirateur de Nijinski, Fokine et Stravinsky. Spectateur assidu (le jeune homme assiste à pas moins de trois représentations en juin 1911), il leur consacre une première note dans La NRF de septembre, bientôt suivie de cinq nouvelles contributions parues entre 1912 et 1920 — parmi lesquelles figure le grand article sur Le Sacre du Printemps, l'un de ses essais « les plus puissants et novateurs » (Jean Lacouture).
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Billet de Jacques Rivière à Alain-Fournier
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« Le Sacre du Printemps », 1913 (extraits) « La grande nouveauté du Sacre du Printemps, c'est le renoncement à la « sauce ». Voici une œuvre absolument pure. Aigre
et dure, si vous voulez ; mais dont aucun jus ne ternit l'éclat,
dont aucune cuisine n'arrange ni ne salit les contours. Ce n'est
pas une « œuvre d'art » avec tous les petits tripotages habituels.
Rien d'estompé, rien de diminué par les ombres ; point de
voiles ni d'adoucissements poétiques ; aucune trace d'atmosphère.
L'œuvre est entière et brute, les morceaux en restent tout crus ;
ils nous sont livrés, sans rien qui en prépare la digestion ; tout
ici est franc, intact, limpide et grossier. Tout au long de l'analyse que je viens d'esquisser du Sacre
du Printemps, j'ai considéré les moyens employés par Stravinsky
et par Nijinski comme s'ils avaient une valeur en eux-mêmes,
indépendamment du sujet auquel ils s'appliquent. Cette séparation
peut sembler artificielle et l'on a le droit de m'objecter
que je cherche à voir toute une technique nouvelle dans ce qui
n'a été inventé et n'a de sens que pour une œuvre bien déterminée.
Cette chorégraphie si anguleuse, me dira-t-on, n'est que
pour représenter la gesticulation encore informe et maladroite
d'êtres primitifs. Cette musique si étouffée n'est que pour peindre
l'épaisse angoisse du printemps. L'une et l'autre servent étroitement le thème choisi ; elles ne le dépassent pas, elles ne s'en
laissent pas distinguer. Le soir de la première du Sacre du Printemps, il y avait, comme de la lie, au fond de mon immense admiration, je ne sais quelle tristesse et quel accablement. J'avais sur le cœur la lourdeur des choses physiques, une inertie minérale. Pour la première fois je sentais aux doctrines évolutionnistes une sorte de possibilité désespérante. Je retrouvais en moi les traces d'un état misérable et gisant ; j'étais repris par l'étroitesse originelle ; il me semblait être né un jour de cette angoisse dont je venais d'avoir le prodigieux spectacle. Ah ! comme j'étais loin de l'humanité ! Comme sa voix se faisait faible et lointaine à mes oreilles ! — Il y a des œuvres toutes gonflées de plaintes, d'espoirs, d'encouragements. On y trouve à souffrir, à regretter, à prendre confiance ; elles contiennent toutes les belles agitations de l'âme ; on se livre à elles comme on écoute le conseil d'un ami ; elles ont quelque chose de moral et participent toujours de la pitié. — Mais le Sacre du Printemps, c'est un morceau du globe primitif, qui s'est conservé sans vieillir et qui continue à respirer mystérieusement sous nos yeux, avec ses habitants et sa flore. C'est une épave du passé, toute grouillante, toute rongée d'une vie familière et monstrueuse. C'est une pierre pleine de trous, d'où sortent des bêtes inconnues, occupées à des travaux indéchiffrables et depuis longtemps dépassés. » Jacques Rivière, « Le Sacre du Printemps », La NRF n° 59, novembre 1913, pages 706-730 |
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« Les Ballets Russes à l'Opéra : La Boutique fantasque, Le Tricorne, Le Chant du Rossignol », 1920 (extraits) « Il y a fort longtemps déjà que la troupe de M. de Diaghilev a quitté la Russie dès avant 1914, elle avait perdu toute attache fixe avec son pays d'origine et avait commencé d'errer à travers le monde. Il semble cependant que la guerre et la révolution russe aient augmenté sa séparation d'avec la patrie et l'aient définitivement retranchée de ses bases. Jeté par l'ouragan dans l'éther sans oiseaux, M. de Diaghilev ne s'est pas lâchement résigné à sa solitude ; il a
au contraire essayé de retrouver autour de lui des collaborateurs et
des aides ; il a noué des alliances avec les artistes des pays qu'il traversait ;
il s'est aussi adroitement que possible assimilé la substance
que l'étranger pouvait lui fournir. Dans ses dernières créations, en
particulier, l'élément français, l'espagnol, et même l'italien, ont pris
une importance considérable. Si la musique de M. de Falla était moins servilement inspirée du folk-lore espagnol et surtout si elle avait un peu plus de distinction
harmonique, le Tricorne serait le chef-d'œuvre de la saison. Après
une affreuse et inexplicable affiche de gare dont Picasso a cru, je ne
sais pourquoi, devoir un instant affliger nos yeux, le rideau se lève
sur un décor vraiment délicieux, et qu'on découvre bientôt calculé
avec un soin admirable pour former avec la sombre élégance des
costumes les plus diverses harmonies. On sent ici tout ce dont
Picasso serait capable, s'il pouvait seulement perdre cette manie de
chercheur d'or, qui le pousse toujours de préférence dans les chemins
où il est assuré que personne ne le suivra, et qui lui fait placer le
comble de l'art dans le continuel efficacement de ses propres vestiges. Pour une fois le voici sans autre souci que de plaire : et il y
réussit du premier coup avec un bonheur qui fera l'envie de beaucoup.
J'imagine pourtant que ce succès ne doit pas le laisser sans
remords et que déjà il songe aux moyens de le faire oublier. Tant
pis ! Ne songeons, nous, qu'à notre plaisir, qui est grand. Jacques Rivière. « Les Ballets Russes à l'Opéra : La Boutique fantasque, Le Tricorne, Le Chant du Rossignol », La NRF n° 78, mars 1920, pages 462-467 |
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Articles parus dans La Nouvelle Revue française
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En librairie Sur les Ballets russes
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Sur Jacques Rivière
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